Vigousse a deux ans et la presse libre résiste
L'équipe au complet de Vigousse était au Club de la presse pour fêter ses deux ans. Qui l'eût cru ? En tout cas pas Edipresse - depuis avalée par Tamédia -, qui avait prédit à Barrigue un échec à très court terme. Mais aujourd'hui, avec 7'000 abonnés et une bonne vente en kiosques, Vigousse se porte bien. "Ce journal était une nécessité dans ce pays, de l'hygiène démocratique", selon Barrigue, son dessinateur en chef,. Au départ, l’équipe voulait l'hebdomadaire plus "Canard enchaîné" que "Charlie Hebdo". Mais comme les lecteurs demandaient aussi de la "gaudriole", ils en ont rempli deux pages, explique Laurent Flutsch. "Il y a un ton, un style, une qualité de la forme Vigousse", avec derrière, la volonté de s'engager dans les débats, comme par exemple avec le dossier UDC, L’UDC en 7 leçons, pour proposer un décryptage, un "pense-bête citoyen".
Vigousse est un journal de professionnels. Rédacteurs, dessinateurs, pigistes sont payés, sauf Roger Jaunin, le chef d'édition. Thierry Barrigue et Laurent Flutsch y travaillent à mi-temps, Patrick Nordmann "à 180%". Ils consacrent beaucoup de temps à la réécriture des articles envoyés par les pigistes, pour leur donner leur ton, vérifier les preuves et ainsi éviter les plaintes.
Relever le défi de la parution hebdomadaire demande "une coordination à l'ancienne, explique Patrick Nordmann, nous devons tout savoir tous en même temps". "On n'a pas les moyens de perdre ne serait-ce qu'une heure", complète Barrigue. « Pour que ça marche, il fallait qu'on se respecte, ajoute-t-il, qu’il règne un esprit d'équipe. »
Alors même que la presse traverse une crise dont on ne sait comment elle se remettra, trois autres titres ont fait leur apparition récemment en Suisse romande: La Cité, The Global Journal et Ithaque, dont les rédacteurs en chef étaient aussi les invités du Club de la presse.
Utopie
La Cité, bimensuel grand format, en est à son sixième numéro. Fabio Lo Verso, son rédacteur en chef, explique qu’il a été fondé par ses lecteurs, soucieux de la qualité des journaux et inquiets de voir les leurs perdre leur indépendance au profit de groupes. La Cité interroge les pouvoirs politique et économique, en se plaçant hors des rapports de force entre droite et gauche, entre médias marchands et militants. Il offre aussi une place de choix à la culture.
Une folie, la création de ce journal ? « Non, une utopie dans une Suisse qui manque du courage pour en réaliser », répond Fabio Lo Verso, qui espère que les 1'200 abonnés du journal seront bientôt rejoints par nombre d’autres à qui il est destiné, « des gens qui se battent pour dégager du temps pour lire, parce qu’ils estiment que le journalisme est source de savoir ». Espérons que ceux-ci permettront à ses journalistes de sortir du bénévolat.
La magazine The Global Journal, qui paraît tous les deux mois s’intéresse, lui, à une niche, celle de la gouvernance mondiale, comme l’indique son fondateur et rédacteur en chef, Jean-Christophe Nothias, ancien journaliste au Monde et à Mediapart. Son marché est international et compte trente pays. « Plus lu en Turquie qu’en Suisse, il l’est surtout aux Etats-Unis et au Canada. » Alimenté par deux rédactions, l’une à Genève, l’autre à New York, The Global Journal, en anglais uniquement, peut se lire en ligne ou sur papier, paraît six fois par an, compte 1'700 abonnés, se vend bien et rémunère ceux qui l’écrivent, pour la plupart journalistes au Monde mais qui signent des articles exclusifs.
Se faire plaisir
A propos d’Ithaque, journal trimestriel dont le deuxième numéro vient de paraître, son rédacteur en chef, Guillaume Henchoz, raconte que ses contributeurs, blogueurs, journalistes, dessinateurs, photographes, se sont rencontrés grâce aux réseaux sociaux. Ils avaient en commun des frustrations et des envies liées au format habituel de la presse. Son slogan est « Moins vite, moins loin ». Sous la tutelle d’Albert Londres, du journalisme subjectif. « Du terrain, nous racontons ce que nous observons par l’écrit, le dessin, la photographie, la BD. Et nous jouons la carte de l’honnêteté. On vous dit qui parle et d’où. Chaque papier important est accompagné d’une boîte noire qui résume les conditions de travail et les interrogations qui ont surgi en cours de rédaction », précise Guillaume Henchoz.
Média à but non lucratif, Ithaque est géré par l’association Les amis d’Ithaque, basée à Romainmôtier, qui s’est donné deux ans pour tester la formule, après lesquels, si les ventes sont bonnes, les contributeurs devraient être payés et un poste créé.
Vitalité et audace, donc, du côté de la presse libre romande. Comme un îlot de résistance.
Irène Lichtenstein
2 décembre 2011
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